AUSCHWITZ "N'oublions jamais" par Simone Veil et Marek Halter

Jacques Chirac avait demandé à lancienne ministre de la Santé et à lécrivain philosophe de laccompagner en Pologne pour célébrer la libération du camp dAuschwitz-Birkenau.
Voici leur témoignage :
"Le devoir de l'Histoire " par Simone Veil
Le 27 janvier a été une journée marquée par une grande émotion. La cérémonie se tenait au bout de la rampe d'arrivée des convois de déportés, qui avait été prolongée jusqu'à l'emplacement d'une chambre à gaz, détruite par les Allemands avant leur départ.
Retournée plusieurs fois à Auschwitz, c'est la première fois que j'y etrouve quelque chose pouvant évoquer ce que nous avons vécu à l'époque. Le froid y était pour beaucoup. Le camp sous la neige, éclairé par les projecteurs, apparaissait dans son immensité.
Ces 44 chefs d'Etat déposant chacun une bougie, c'atait un symbole fort de la reconnaissance par leurs pays respectifs de ce qui avait été perpétré à Birkenau. Cette image diffusée par toutes les télévisions européennes et au-delà, devrait marquer les esprits, ainsi que le fait que la parole ait été donnée, pour la première fois, à 3 déportés, le Polonais Wladyslaw Bartoszewski, un représentant des Tsiganes, Romani Rose, et moi-même pour représenter les Juifs. C'était sans doute la dernière occasion d'entendre les survivants, compte tenu de leur âge. Ce q'il faut espérer c'est que l'intérêt suscité par cette commémoration subsiste et soit entretenue par une meilleure connaissance des faits. Le musée mémorial de la Shoah, inauguré à Paris, le 25 Janvier, y participera. Le mur des noms constitue un lieu de recueillement pour les descendants des victimes, privées de sépulture et dont la plupart ont été gazées dès leur arrivée. On ignore même, pour certains, les circonstances de leur mort. C'est le cas de mon père et de mon frère, emmenés dans un convoi sur lequel on a su très peu de choses.
L'intervention du Chancelier Gerhard Schröder, qui a exprimé, le 25 Janvier à Berlin, sa honte face aux assassinés du régime nazi, est courageuse au moment où, en Allemagne, certains voudraient occulter ces évènements ou même faire valoir des revendications. Son message était fort et précis.
Il était de même important que Jacques Chirac redise la responsabilité de l'Etat français dans la déportation des juifs de France, même si l'on ne peut pas mettre sur le même plan la lâcheté et la complicité de l'Etat français avec le régime nazi, qui fondé sur une idéologie de haine, a perpétré le mal absolu.Le plus effrayant, c'est de penser que ce soit un pays civilisé et de grande culture qui a conçu l'extermination, plainifiée et scientifiquement organisée de millions d'hommes, de femmes et d'enfants. A tout rapprocher et comparer, quels que soient les faits et le contexte, les crimes les plus graves risques d'être banalisés. C'est pourquoi le travail des historiens est indispensable. Il faut analyser les faits avec rigueur. Depuis peu, des pays comme l'Albanie, la Roumanie ou la Bulgarie et bien d'autres se penchent, enfin, sur leur histoire et ouvrent leurs archives. Il était donc important que tous ces pays d'Europe centrale et de l'Est soient associés à cette commémoration, affirmant ainsi leur volonté commune de ne plus occulter le passé.
En France, même l'Education nationale fait des efforts de plus en plus importants. Les écoliers qui accompagnent le Président Chirac, à Auschwitz, se sont montrés particulièrement attentifs. Leurs questions, comme celles des élèves que j'avais rencontrés quelques jours auparavent à Drancy, étaient pertinentes et montraient qu'ils avaient été bien préparés par leurs professeurs. Voir ces jeunes, de 36 nationalités différentes, s'impliquer autant me rend optimiste. Même si les évènements ne se reproduisent jamais exactement de la même façon, d'autres génocides ont été et peuvent être perpétrés. Les technologies modernes permettent à chacun d'avoir accès à plus d'informations alors que certains réseaux véhiculent de dangereux messages. Il est donc encore plus indispensable de les mettre en garde et de lutter contre toutes les intolérences.
L'Europe, qui s'est construite sur le principe de démocratie et les valeurs qu'elle incarne, joue un rôle primordial pour garantir la réconciliation et la paix. Ses instances, comme le Conseil de l'Europe avec la Cour européenne des droits de l'homme, ont autorité pour sanctionner toutes les atteintes aux droits de l'homme dont elle est saisie. Depuis 60 ans, il n'y a pas eu de guerre entre Européens alors que, deuis des millénaires, les pays européens n'avaient guère cessé de se combattre. A l'exception, il est vrai, du conflit provoqué par l'implosion de l'ex-Yougoslavie que nous n'avons, hélàs, pas su prévenir".
"La Mémoire sans fin" par Marek Halter
"Lorsque j'ai reçu l'invitation de me rendre à Auschwitz pour la célébration du 60ème anniversaire de la libération du camp, j'ai hésité. J'avais peur de refaire le chemin de la mort de millions de mes frères. Peur d'affronter leur silence. Il n' a bien sûr aucun danger physique pour un écrivain français à se rendre aujourd 'hui dans le plus grand cimetière juif du monde sous contrôle de la Pologne démocratique, membre de la Communauté Européenne. Le danger réside dans la confrontation de la mémoire d'Auschwitz avec la réalité d'Auschwitz, lieu de mémoire. Et surtout, je redoutais une cérémonie qui aurait pu se réduire aux discours de circonstance de dizaines de chefs d'Etat et de gouvernement à l'adresse des médias en quête d'émotions. J'avais tort. Je n'avais pas prévu l'imprévu. Ces imprévus qui, parfois, perturbent les cérémonies les mieux orchestrées.
Mon voyage commençait par Moscou. Je m'y rendais pour participer aux festivités de 250 ème anniversaire de l'université Lomonossov au sein de laquelle j'ai installé, avec Andreï Sakharov, dès les premiers jours de la Perestroïka, le Collège universitaire français, la première université occidentale en Russie.
e me suis joint à la délégation russe qui emmenait pêle-mêle des représentants de multiples communautés juives, des ministres, d'anciens déportés et d'anciens combattants. L'un deux, Ilia Ravchenko, vieil homme à la chevelure blanche et à la poitrine chargée de médailles, a participé à la libération d'Auschwitz. "J'étais, dit-il, dans la 60e armée, commandée par le maréchal Koniev. Le maréchal nous a envoyés à plusieurs repérer le chemin le plus court pour gagner la Silésie. Nous sommes partis à cheval. Il neigeait. Soudain, nous avons découvert le camp..." Fut-il un des ces 4 cavaliers que Primo Levi, derrière les barbelés, vit s'avancer dans le brouillard de neige le 27 Janvier 1945? Ilya Ravchenko ne le sait pas. Il n'a pas lu " la Trêve " de Primo Levi. Il reconnaît pourtant s'être enfui à la vue des milliers de morts vivants en pyjamas rayés plantés sans bouger dans cette étendue blanche, comme des statues de sel. Une vision qui le fait frémir encore aujourd'hui. C'est lui qui a alerté le général Vassili Petrenko ...
Je m'aperçois que je n'arrive pas à Auschwitz par le chemin parcouru par ceux qui allaient y mourir, mais par celui emprunté par ceux qui allaient libérer les survivants. Mon regarde en ser-t-il différent pour autant, moi qui n'ai vu Auschwitz qu'une seule fois, au lendemain de la guerre ?
Je retrouve Cracovie sous la neige. "Il y a deux jours, l'hiver n'atait pas encore au rdv ", me dit le Polonais Wladislaw Bartoszewski, ancien prisonnier politique d'Auschitz, qui prendra la parole aux cérémonies. "En nous plongeant dans le froid la veille de la cérémonie, Dieu a voulu nous rappeler les conditions dans lesquelles sont morts des milliers de nos frères ", remarque le grand rabbin d'Israël, Lau. La plupart des membres de sa famille, originaire des environs de Cracovie, ont été liquidés à Auschitz.
Le décor est donc planté à l'identique. Nous sommes encore loin d'Auschwitz. Loin, vraiment ? Cracovie est à peine à 60 km du camp. 60 km pour retourner 60 ans en arrière.
En attendant ce moment tant redouté, la cérémonie commence à Cracovie. Le forum Let My People Live ( Laissez vivre mon peuple ), organisé au nom de Congrés juif mondial par Moshe Kantor, a réuni, au vieux théâtre Slowacki, une dizaine de chefs d'Etat. La télévision polonaise me demande une brève introduction à cet évènement. La langue de mon enfance me vient difficilement. Des images me reviennent qui brouillent mon regard. La maquilleuse me tend un mouchoi : je n'ai pas le droit aux larmes.
Dans le théâtre, les chefs d'Etat se succèdent. Le président de l'Etat d'Israël, Moshe Katza, nous met en garde : "L'antisémitisme est toujours là" et Vladimir Poutine : "Même la Russie, cette Russie qui a payé un si lourd tribut dans la guerre contre le fascisme, voit la résurgence de cette maladie. Et j'ai honte ". " Cette tragédie ne se répètera jamais sur la terre ukrainienne " , jure Viktor Youtchenko, nouvellement élu président d'Ukraine. L'esprit d'Auschwitz planerait-il sur l'assemblée ?
La délégation française arrive en retard. Une tempête de neige a ralenti les atterrissages. Je l'accueille à l'aéroport en compagnie de l'ambassadeur et du consul général de France. Michel Barnier, Christian Poncelet, Dvid de Rothschild, Claude Lanzmann et bientôt Jacques Chirac et Simone Veil dans un autre avion. Tout le monde s'embrasse. Comme s'il fallait venir ici pour prendre conscience que nous sommes tous égaux, tous mortels. Est-ce le souffle d'Auschitz ?
La route d'Oswiecim (Auschwitz en Polonais ) est glissante et les villages que nous traversons, encombrés. En nous accueillant, le maire, Janusz Marszalek, nous annonce : "Les italiens construisent un nouvel hôtel de 300 lits ". Je grimace. A tort, certainement. Mais le corps ne se soumet pas plus à l'esprit que le souvenir à la réalité.
Le camp. Je ne reconnais rien. Des dizaines et des dizaines d'autobus obstruent la vue. Seul émerge le portail en fer forgé surmonté de la fameuse devise : " Arbeit macht frei " (le travail rend libre ).
Passé les contrôles, nous longeons un chemin bordé de baraques, séparées les unes des autres par des terrains vagues couverts de neige. Chacune est aujourd'hui un musée. Simone Veil, émue, dévoile la plaque sur la façade du Pavillon français. Son fils Pierre-François la soutient. A l'intérieur, une exposition. Des documents, des chiffres.
Nous passons d'une pièce à l'autre. Nous nous marchons sur les pieds. D'un coup, nous découvrons des visages. Une des pièces est remplie de photos d'enfants. Des milliers de photos, sorte d'installation cnçue par Serge Klarsfeld. "Ils sont tous morts ?" demande le président du Sénat, Christian Poncelet. Non, répond Jacques Chirac, il y a parmi eux quelques survivants ", et il montre la photo de Simone Veil, adolescente. Le président du Sénat fond en larmes.
Nous le savions : des millions de cris de désespoir ne peuvent provoquer en nous autant de compassion que la souffrance d'un seul être que nous connaissons. D'où, peut-être, la force du récit d'une Anne Frank.
J'appréhende toujours la cérémonie officielle. Elle aura lieu à Birkenau. A quelques km d'Auschwitz. Si Auschwitz était un camp mixte, à la fois de concentration et d'extermination, où se mélaient juifs, tsiganes, résistants polonais et prisonniers soviétiques, Birkenau, lui, fut conçu pour la liquidation du plus grand nombre de juifs possible. Pendant la dernière année, 1944, on y tuait jusqu'à 20 000 personnes par jour !
A Birkenau, on sent aujourd'hui encore l'odeur de la mort. Est-ce une impression personnelle ? Je n'ose interroger mes voisins. Dans la lumière d'un jour qui s'en va, dans cet espace plat et gris entouré de plusieurs rangs de barbelés et balayé par les projecteurs, la vue de la foule compacte des milliers de personnes venues commémorer le plus grand crime de notre civilisation me fait irrésistiblement penser à ces masses de déportés rassemblés là par les nazis et leurs chiens dans l'attente d'une mort programmée.
"Jamais plus", répète Simone Veil. Mais depuis, d'autres crimes ont été commis dans une quasi-indifférence générale.
Les discours sont forts. Surtout celui du président de la République qui, sur ce thème, fut toujours sans faille. Mais pourquoi n'a-t-on pas invité ceux que l'on appelle les Justes ? Ces simples gens, hommes et femmes qui, dans l'Europe occupée, ont risqué leur vie pour sauver des vies, à l'époque où les puissants laissaient s'accomplir le crime ? J'avais souhaité que l'on donne au moins la parole à l'un de ces rares Polonais qui ont accueilli d'un de ces rares Juifs qui se sont échappés d'Auschwitz. Ils ne sont pas là. Leurs voix me manquent.
Il fait de plus en plus froid. Mon attention baisse. Autour de nous, des dizaines de cameramen de toutes les tv du monde et des milliers de photographes s'affairent. Je me perds dans les langues que j'ai apprises au long de mes pérégrinations. Les mots se mêlent, s'entrechoquent dans ma tête. Soudain, une femme saisit le micro. Je la rencontrerai plus tard, elle s'appelle Merka Szewach, une ancienne déportée. Elle hurle sa douleur. Elle a oublié son polonais, ses paroles tombent sur la neige comme des charbons ardents. "Ici, on a volé mon nom et on m'a donné un n° ! " crie-t-elle. Elle tend son avant-bras vers les projecteurs. "Ici, je suis devenue personne. On m'a transformée en personne. Pourquoi ? Pourquoi -at-on brûlé mon peuple ? Pourquoi personne n'a rien dit ? Pouquoi ? ". Elle s'éloigne puis, sous les regards médusés des présidents Aleksander Kwasniewski, Vladimir Poutine, Jacques Chirac et du prince Edouard d'Angleterre, assis au premier rang, elle revient sur ses pas et ajoute dans un souffle : " Je suis nue devant vous. Nue. J'ai gardé mon esprit, mon corps, mais, ici, on a brûlé mon âme ... "
Je me sens mal. La tête me tourne. Serge Cwajgenbaum secrétaire général du Congrès juif européen me prend par l'épaule : "Tu vas bien ? " Que dire ? Je préfère m'éloigner. M'éloigner de la foule, des projecteurs, des flash des photographes. Ne plus écouter les discours, pourtant si forts et si nécessaires. Je marche le long des barbelés. Seul. La neige grince sous mes pas. Là-bas, sur l'estrade, le rabbin Yossef Malovani entame le chant des morts "Al Moleï Rachamim", ( Dieu de pitié ... ). Sa plainte retransmise par les hauts-parleurs, glisse sur les miradors, traverse les barbelés et se répand au delà de la " forêt de bouleaux ", dans les villages avoisinants. Et à nouveau, je m'interroge : et si c'était la première et la dernière commémoration d'une telle ampleur ? Ou serons-nous dans 10 ans ? Simone Veil, Samuel Pisar, Elie Wiesel et cette Merka Szewach qui vient de hurler son âme devant le monde. Pourront-ils, dans une décennie ou deux, témoigner encore ?
Pendant que le chant égrène la liste des camps de la mort, Auschwitz, Treblinka, Majdanek, Belzec, Chelmno, Sobibor ... je me rends compte que je vis un moment grave : le passage obligé de la mémoire à l'Histoire. Je me laisse tomber dans la neige et je pleure. Que sera Auschwitz dans 100 ans ? Que représentera-t-il aux yeux des générations à venir ?
"Il suffit, écrivait Victor Hugo, d'une seconde pour blesser un siècle".
Combien de temps faudra-t-il encore pour marquer l'éternité ? "