N'importe quoi et pire encore !

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Les mots ont-ils encore un sens ?


Depuis des années, notre vocabulaire s'apprauvit. Pire, il renonce à la précision et à la clarté. L'intelligence, dépouillée de ses moyens d'expression, perd, avec sa bonne santé, la souplesse nécessaire à la réflexion. L'esprit critique, caractéristique de l'esprit français, s'ankylose. Les mots abstraits, outrés jusqu'à l'hyperbole, asphyxient la pensée. Conséquence dramatique : la liberté du citoyen devient victime de multiples sollicitations abusives, voire mensongères.
Le sens des réalités, l'amour du vrai, le souci du bien commun se noient dans la confusion générale. Les mots, vidés de leur substance, échappent à toute définition.
Ils ne disent plus rien. Le bon sens désespère.

Un exemple de méli-mélo des idées, et des surenchères vrbales, nous est donné à l'occasion du référendum sur la future Constitution Européenne. Entre les oui et les non, les partis pris s'exaspèrent.
D'autant plus que les oui et les non se confondent, en s'opposant avec rage, sans que les leaders soient capables de démêler les raisons de leur choix. Chacun traite l'autre de menteur, d'hypocrite ou d'idiot (un bel exemple nous a été donné au cours de l'émission Riposte du dimanche de Pâques, sur la Cinq). Face à cet embrouillamini, les citoyens s'inquiètent.
Qu'allons-nous devenir ? Que restera-t-il de nos lois, de nos modes de vie, de notre identité nationale modelée par l'Histoire ? Les responsables politiques, de tous bords, dupeurs dupés par leur logomachie, ne vont-ils pas nous piéger, nous et nos enfants ? Que deviendra la France ? Qui, au milieu de ces palinodies, se soucie encore de "ce vieux pays" et de son impatiente jeunesse ?

Aurons-nous plus de chance du côté des intellectuels, des philosophes en renom et de ce quarteron de "doctes" que les médias encensent ? A leur propos, Alin Besançon, de l'Institut, rappelle la passion pour la vérité qui animait Raymond Aron, dans le dernier demi-siècle : "Il ne supportait pas qu'on aligne impunément des affirmations qui n'avaient rien à voir avec la réalité. En plus, il était modeste. Il aurait pu tourner le dos à tout ce fatras, le mépriser du haut de sa supériorité évidente de savoir et de discernement". (Le Figaro, 22 mars 2005. Débats et opinions : Pourquoi nous aimions Aron ? Alain Besançon).
Alain Besançon remonte à ces années bavardes, pour repérer les responsables des errements de l'intelligence contemporaine : "On se souvient du langage souvent affreux des gourous d'alors. L'époque n'était pas littéraire et le style venait des khâgnes exercées à l'imitation de Hegel, de Husserl ou de Heidegger. C'était dans ce style que s'exprimaient nos auteurs. Cela leur permettait, eux qui n'étaient pas Hegel, ni même Heidegger, d'en prendre le plumage, de se cacher dans les replis du jargon, de tirer des effets de profondeur propres à impressionner le public".

Hélas, les gourous de cette époque ont fait des petits en dépit des nombreux avertissements de Maurice Druon. Ainsi, il y a quelques années, lors d'une séance d'ouverture de l'Académie Française : "Toute notre vie individuelle et sociale est commandée par les mots. Lorsqu'on interrogeait Confucius sur la première qualité que devait posséder un ministre, il répondait : "Bien connaître le sens des mots. L'homme qui parle mal, gourverne mal".
Dans ce même combat, les conseils de Jacqueline de Romilly pour freiner les dérives de l'enseignement officiel ne furent pas mieux écoutés.
Citons l'ouvrage récent de Bernard Lecherbonnier : Pourquoi veulent-ils tuer le français ? qui dénonce ce qu'il nomme "la secte pédagogique", chez Albin Michel.


Il faut déplorer aussi l'extrême dégradation du langage des jeunes. Lire l'enquête de Frédéric Potet dans Le Monde du 19 mars 2005. Les adolescents ne possèdent pour s'exprimer que 300 à 400 mots, alors que les adultes des générations précédentes en utilisent 2 500.
Aziz Sahiri, conseiller technique du Codase (comité dauphinous d'action socio-éducative), nous avertit :"l'incapacité à s'exprimer génère la frustration. Faute de mots, l'instrument d'échange devient alors la castagne. Et moins on est capable d'élaborer des phrases, plus on tape".
Serons-nous réconfortés par la TV ? L'émission Le plus grand Français de tous les temps a développé une extrême confusion. Les grands esprits français, scientifiques, littéraires, spirituels, artistiques ou politiques, ont été mélangés à des comiques, à des vedettes du show-bizz, à des gloires du ballon. Résultat : la grandeur est aplatie. On amuse le public en abusant de sa passivité. Bref, rien que du flan !


A propos du sens de mots, et de fumisterie, il est bon de montrer la richesse de la langue française, surtout quand elle épingle les bluffeurs.
Voici quels verbes bien ajustés : Abuser/ Affabuler/ Ambouler/ Baratiner/ Berner/ Blouser/ Bluffer/ Circonvenir/ Couillonner/ Dindonner/ Embarbouiller/ Enjôler/ Entortiller/ Entuber/ Esbrouffer/ Flouer/ Jobarder/ Leurrer/ Mystifier/ Piper/ Pigeonner/ Posséder/ Refaire/ Rouler/ Tricher/ Tromper, etc...

Cette liste n'est pas exhaustive. On pourrait imaginer un jeu de société, le soir, entre amis, avec les enfants. On chercherait à définir ces verbes pour caractériser les menteurs. Pour contrôle, s'armer d'un dictionnaire ...

Par opposition, se révèleraient la grandeur et la noblesse de la loyauté, de la franchise, de la droiture et de la très simple honnêteté. Le jeu se terminerait par des commentaire sur le vers célèbre de Boileau : "Rien n'est beau que le vrai : le vrai seul est aimable". Et sur cette forte pensée de Maurice Druon :"Nous sommes plus ou moins hommes selon que nous avons plus ou moins de langage".


André Giovanni - Santé Magazine - Mai 2005.

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Publié dans Société

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