EXCISION : arrêter le massacre.

Pour la première fois, un film africain, "Moolaadé", prend ppur sujet l'excision.
Amnesty International, aidé par le chanteur sénégalais Youssou N'Dour, en a fait l'un des éléments de sa campagne de lutte contre cette mutilation.
Reportage à Montreuil auprès des populations concernées.
Tout au long du film, on ne parle pas d'excision mais de "purification".
Tout au long du film, la salle oscille netre éclats de rire tonitruants, cris et silence plombé.
Montreuil, dans la banlieue est de Paris.
Le cinéma Méliès est niché au sous-sol d'une centre commercial.
Le 26 février dernier, Amnesty International organisait une avant-première un peu particulière. Le dernier film du cinéaste sénégalais Ousmane Sembene s'appelle " Moolaadé", il vient tout juste de sortir en France ( le 9 mars dernier), auréolé du prix "un certain regard" au dernier Festival de Cannes.
C'est un plaidoyer contre l'excision.
L'histoire se déroule au fin fond du Burkina Faso, mais soulève une à une toutes les questions qui tournent autour de cette pratique. Amnesty International s'en sert donc pour sa campagne contre les mutilations génitales, destinée aux Français d'origine africaine ou aux Africains vivant ici.
"Parce qu'on estime, en faisant des projections démographiques, à 35 000 le nombre de fillettes ou d'adolescentes excisées ou menacées de l'être en France, dont plus de la moitié (19 000) pour la seule région parisienne", explique Isabelle Gillette-Faye, responsable du Groupe de femmes pour l'abolition des mutilations sexuelles (Gams).
Combien sont-elles, ces femmes venues jusqu'au cinéma, mamans gelées dans leur boubou ou gazelles en H&M, à être excisées ou à avoir fait exciser leurs filles ? Et ces hommes bien mis, parfois responsables d'associations dans cette ville qui compte l'une des plus grosses communautés maliennes de France, aujourd'hui prêts à combattre l'excision, combien sont-ils à avoir exigé jadis de se marier avec une femme "coupée", ou bien à avoir fait "couper" leurs filles ? Impossible à dire.
La projection est suivie d'un débat, plus de 60 soirées comme celle-ci auront lieu dans toute la France, à chaque fois devant un public ciblé par les sections locales d'Amnesty, du Gams et par les associations que quartier (1).
Sur l'écran, quatre fillettes refusant l'excision demandent protection à la seule femme du village connue pour n'avoir pas fait "couper" sa fille. Deux autres se jettent dans le puits pour fuir leur mutilation. Une autre mourra des suites de son excision.
Le film montre aussi une jeune fille qui reproche à sa mère de ne pas l'avoir excisée, ce qui la prive d'un mariage avec le fils du chef du village. D'autres mères, soucieuses du qu'en-dira-t-on, se battront pour qu'on les laisse couper leurs filles ...
Quelque part dans la salle bondée, il y a Aïssata. D'origine malienne, devenur prof de collège, elle a été excisée bébé (2). Une souffrance morale très difficile à vivre, au point qu'elle a récemment choisi, pour en finir avec la honte et l'idée d'être "dépossédée de son corps", de se faire refaire le clitoris.
Elle a 3 filles qu'elle a su préserver de l'excision au mépris de sa famille.
Quand le public applaudit l'héroïne courageuse ou conteste certains propos, AÏssada reste de marbre. "Il faut que le plus grand nombre d'hommes voit ce film, dira-t-elle plus tard : une des clés du problème, c'est qu'ils ne savent pas vraiment ce que c'est".
Comme le montre le film, les risques sanitaires (3) sont immenses. La douleur est indicible, physique et psychologique.
Un traumatisme, et toute une vie sexuelle bousillée.
On dit que l'excision purifie les femmes. On dit que le clitoris est un morceau de sexe masculin qu'il faut enlever pour qu'une femme soit femme. On dit qu'une femme non excisée va fatalement avoir le diable au corps. Que l'Islam l'exige. On en dit des choses. Toutes archi-fausses.
L'excision est surtout un moyen de contrôle et de domination des hommes sur les femmes.
Et, malgré les campagnes d'information, malgré la loi française qui l'interdit très fermement (4), la rumeur est têtue : "Ici, plus encore que dans les pays d'origine qui, eux, évoluent, explique encore la responsable du Gams.
Même si cela va mieux depuis 10 ans, en ce moment les gens sont arc-boutés sur leurs traditions, en plein repli identitaire. On note donc une recrudescence très nette des excisions dans certaines communautés africaines, surtout effectuées "au pays" : les parents envoient leurs filles pour les vacances ou pour un mariage. Ensuite, ils disent qu'ils n'étaient pas au courant. Ce sont des stratégies nouvelles d'adaptation à la loi française : alors que, dans leur grande majorité, les femmes qui ont entre 30 et 40 ans ont été excisées avant l'âge de 1an, les filles d'aujourd'hui le sont beaucoup plus tard, entre 7 et 10 ans, parfois jusqu'à 16 ans pour celles que l'on excise juste avant de les marier.
Pourquoi ? Parceque le suivi gratuit des enfants par les centres de Protection maternelle et infantile (donc le risque d'être repéré) n'est obligatoire que jusqu'à 6 ans".
Place au débat. La présence du chanteur Youssou N'Dourn parrain d'Amnesty International, et de la merveilleuse actrice du film Fatoumata Coulibaly n'aide pas les anonymes, celes qui dans l'obscurité applaudissaient à tout rompre des scènes de rebellion, à s'exprimer en public.
Pierre Foldès est là. Chirurgien urologue, c'est lui qui a mis au point la méthode de réfection du clitoris. Il reçoit régulièrement des menaces de mort : "Une femme excisée est punie toute sa vie sur le plan psychologique, social, sexuel, rappelle-t-il au micro. N'oublions pas que certains hommes se plaignent aussi de coucher avec des femmes qui n'ont pas de plaisir... Après 3 ans de combat, nous venons d'obtenir le remboursement de l'acte de réfection du clitoris. C'est une immense victoire : ce remboursement équivaut à une reconnaissance d'une chirurgie réparatrice d'un crime."
La lutte qui reste à mener exige des trésors de diplomatie. Les susceptiblités sont à fleur de peau : "Parce qu'il faut voir la manière dont, régulièrement, les médias ou les hommes politiques s'emparent de ce débat pour insulter, pour piétiner littéralement la culture et la civilisation de millions de personnes ! dénonce Camara Karamojong, secrétaire général de l'Association des Maliens de Montreuil, présent ce soir-là.
Comme beaucoup, il dénonce la barbarie de l'excision. Mais, dans un contexte défavorable aux immigrés, qui souffrent quotidiennement d'une image dévalorisée, les campagnes menées par les Blancs ne sont pas toujours bien admises. La crainte de la stigmatisation est omniprésente.
Même si, chaque jour dans le monde et surtout en Afrique, selon l'qOrganisation Mondiale de la Santé, 6 000 petites filles hurlent tandis qu'on leur tranche le clitoris.
(1) Renseignements sur www.amnesty.asso.fr ou dans la section d'Amnesty la plus proche de chez vous.
(2) Retrouvez son témoignage dans "Femmes libres. La résistance de 14 femmes dans le monde", d'Aurine Crémieu et d'Hélène Jullien (Le Cherche-Midi).
(3) Septicémie, hémorragie, rétention d'urine, kystes, abcès, fistules, stérilité, décès de l'enfant à l'accouchement.
(4) La loi, qui vaut aussi quand l'acte a été commis à l'étranger, prévoit entre 10 et 20 ans de prison et plus de 150 000 euros d'amende, et jusqu'à 3à ans si ce geste entraîne la mort d'une fillette.
Youssou N'Dour : "Une pratique barbare"
Chanteur sénégalais mondialement connu, il s'engage contre l'excision auprès d'Amnesty International.
Quand on est un homme considéré comme un dieu vivant dans moult pays d'Afrique, et adulé en France, ça compte. Beaucoup.
Pourquoi cet engagement ?
Je suis partagé entre vie traditonnelle et vie moderne. Dans ma famille, nous sommes des griots de père en fils. Cela signifie que nous sommes les gardiens de la tradition, et que nous la transmettons aux autres. Mais j'évolue aussi en dehors du cercle traditionnel. En écoutant les médecins, en acceptant de voir en face la dureté de l'acte, en écoutant des femmes qui osent dire tout haut leur douleur, comment ne pas s'insurger contre cette pratique barbare ?
Ce combat touche à beaucoup de questions taboues, comme le corps des femmes, la sexualité, le pouvoir des hommes, la tradition ... Vous a-t-on reproché votre prise de position ?
Oui, mais je m'en fous. J'assume. C'est vraiment trop dangereux pour la santé des femmes et de leurs bébés, il est temps de le dire.
Avez-vous remarqué une attitude différente entre les Africains habitant en France et ceux restés au pays ?
Bien sûr. Ceux qui vivent loin de leurs racines s'accorchent plus à la tradition. Ici, ils doivent déjà se battre pour tout, alors pas question de toucher à la tradition !
En Afrique, l'excision est remise en cause dans bien des pays. Elle est interdite au Sénégal, par exemple.
Mais c'est surtout en allant parler dans la brousse, village après village, et en voyant, comme je l'ai vu, des exciseuses convaincues de déposer leur couteau spontanément avec la complicité des villageois, que l'on fait avancer les choses.
En France, les médias et certaines associations ont pété les plombs il y a quelques années en stigmatisant les Africains à travers ce thème spectaculaire. Ce n'est pas bon. C'est une question taboue qui nécessite un vrai travail de fond pédagogique, sur la durée, dans le calme.
L'ennemi, ce ne sont pas les gens. C'est l'ignorance.
"ELLE" Mars 2005